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Santé & société

2 709 bébés morts, un rapport resté sept mois dans un tiroir

La mortalité infantile explose en France. L'État le savait, et l'a caché.

12 août 2026 5 min de lecture
Illustration : un berceau de maternité vide face à un tiroir de classement contenant un rapport officiel

En 2024, 2 709 enfants sont morts avant leur premier anniversaire en France. Un rapport officiel le documente noir sur blanc, dans le détail, depuis janvier 2026. Il n'a été rendu public que le 4 août, sept mois plus tard, et seulement après qu'un article du Canard enchaîné a mis le gouvernement au pied du mur.

Sept mois de silence sur la mort de bébés. Il faut le dire tel quel, parce que c'est exactement ce qui s'est passé.

Ce que le rapport révèle vraiment

Le document, produit par l'IGAS (Inspection générale des affaires sociales) et intitulé « Organisation de la périnatalité dans les territoires », ne se contente pas d'un chiffre isolé. Il dresse le portrait d'une dégradation continue, chiffres à l'appui.

4,1 morts pour 1 000 naissances en France en 2024, contre une moyenne européenne de 3,3 ‰. La France est passée du 3ᵉ rang européen à la fin des années 1990 au 23ᵉ rang sur 27 aujourd'hui. Ce n'est pas un accident statistique : c'est une chute continue depuis 2010.

Si la France avait simplement le niveau moyen de l'Union européenne, 529 enfants de plus auraient survécu en 2024. Au niveau de l'Italie ou du Portugal, ce sont 1 057 vies qui auraient pu être épargnées. Ces chiffres ne sont pas une fatalité climatique ou un mystère médical insoluble. Ce sont, pour une large part, des morts évitables, documentées par l'État lui-même.

Une France à deux vitesses face à la mort d'un enfant

Le rapport pointe des écarts territoriaux qui donnent le vertige. En Outre-mer, le taux grimpe à 7,7 ‰, jusqu'à 8,9 ‰ à Mayotte. En métropole, on va de 3,0 ‰ en Pays de la Loire à 4,2 ‰ en Île-de-France, avec des zones critiques comme la Seine-Saint-Denis à 5,4 ‰. Naître dans le mauvais département revient, très concrètement, à multiplier ses risques par deux ou trois.

Les causes identifiées ne sont pas nouvelles pour qui suit le système de santé de près : maternités sous-staffées, jusqu'à 70 % de postes infirmiers vacants en réanimation néonatale, environ 20 % des maternités fermées entre 2002 et 2012, obésité et diabète gestationnel en forte hausse, tabagisme des femmes enceintes au plus haut niveau d'Europe (17,8 %). Rien de tout cela n'est sorti de nulle part. Tout cela était connu, mesurable, documenté, année après année.

Pourquoi un rapport pareil dort il sept mois dans un placard ?

C'est là que la colère devient légitime. Selon les révélations du Canard enchaîné, le directeur de l'IGAS, Thomas Audigé, aurait réclamé la publication du rapport pendant des mois. Pendant ce temps, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, aurait commandé une mission parallèle sur le même sujet, une manière commode de gagner du temps et de diluer une vérité qui dérange dans un nouveau cycle de concertations.

Combien d'enfants sont morts pendant ces sept mois de silence administratif ? La question n'est pas rhétorique. Elle est arithmétique : au rythme de 2024, plusieurs centaines.

On peut comprendre qu'un rapport de 306 pages nécessite du temps d'analyse. On peut difficilement comprendre qu'un chiffre aussi alarmant, la pire tendance de mortalité infantile de toute l'Union européenne, reste embargoté pendant plus d'un semestre, sans qu'aucune mesure d'urgence ne soit annoncée entre temps.

Ce que le rapport demande, et que personne n'a encore mis en œuvre

Le rapport ne réclame pourtant rien d'extravagant. Il ne préconise même pas la fermeture des petites maternités, contrairement à ce qu'on aurait pu craindre. Il demande : un registre national des naissances pour mieux repérer les grossesses à risque, un renforcement des capacités de soins intensifs néonatals là où elles manquent, des campagnes de prévention sur le tabac et l'alcool pendant la grossesse, et des moyens dédiés pour les territoires les plus précaires.

Rien de tout cela n'a de coût politique. Tout cela a, en revanche, un coût humain quand on tarde à l'appliquer.

Ce dossier ne parle pas seulement de santé publique. Il parle de la manière dont on traite une vérité gênante quand elle touche les plus vulnérables : on la range, on la dilue, on attend qu'un journal la sorte à notre place. Il est temps d'exiger mieux : pas un nouveau rapport, mais des actes, et une date.