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Parentalité & écrans

Ce que le smartphone a vraiment remplacé

Et pourquoi nos enfants ont besoin d'objets de passage, pas d'un saut dans le vide

12 août 2026 5 min de lecture
Mains d'enfant tenant un appareil photo argentique, un carnet et un baladeur

On parle beaucoup du smartphone comme d'un objet arrivé trop tôt dans la vie des enfants. Mais la vraie question est ailleurs : qu'est-ce qui a été avalé avant lui ?

Le smartphone ne s'est pas simplement ajouté à l'enfance. Il a remplacé toute une constellation d'objets intermédiaires, le téléphone, l'appareil photo, le baladeur, le magazine, le carnet, la montre, parfois la conversation elle-même. Il n'est pas un objet parmi d'autres : il est devenu l'objet total.

Un basculement vertigineux

Autrefois, les enfants entraient dans l'autonomie par petites marches : un carnet à soi, un baladeur, un appareil photo jetable, un premier téléphone à touches réservé aux appels des parents. Chaque objet apprenait une chose à la fois, comment garder un secret, comment cadrer une photo, comment gérer un temps d'écoute limité.

Aujourd'hui, cette progression a quasiment disparu. En France, l'âge moyen du premier smartphone est de 11 ans et 4 mois (étude OPEN, octobre 2024), à peine plus tardif qu'en 2020, où Médiamétrie le situait autour de 10 ans. Mais l'écart de pratique, lui, est brutal : les enfants de moins de 11 ans passent en moyenne 1 heure par jour sur un écran ; une fois le smartphone en poche, les adolescents grimpent à 4 heures par jour pendant les vacances, 5 heures le week-end. Ce n'est pas une marche progressive. C'est un saut.

Certains jeunes le disent eux-mêmes, dans les enquêtes qui les interrogent après coup : ils ont « vu des choses qu'ils auraient aimé ne pas voir ». Ce n'est pas un excès isolé, c'est la conséquence logique de passer de rien à tout, sans étape intermédiaire pour apprendre à doser.

Ce que Winnicott avait déjà compris

Le psychanalyste Donald Winnicott a proposé, en 1953, une définition devenue célèbre de l'objet transitionnel : le doudou, la couverture, le morceau de tissu qui aide le tout-petit à supporter l'écart entre lui et le monde, entre la présence et l'absence des parents. Cet objet, le premier que l'enfant considère comme sien, « non-moi », n'est pas un gadget : c'est un outil psychique pour traverser une séparation sans être submergé.

Winnicott ne limitait pas cette logique à la petite enfance. Il la voyait se prolonger toute la vie, transformée plus tard en investissement pour la culture, l'art, la création. Prolongée encore, l'intuition devient claire : plus tard aussi, les enfants ont besoin d'objets de passage. Pas seulement pour se séparer de leurs parents, mais pour entrer dans la société sans y être jetés d'un coup.

Des cadres existent déjà

Cette idée n'est pas nouvelle, elle a déjà des cadres pour la mettre en pratique. En France, le pédopsychiatre Serge Tisseron propose depuis plusieurs années sa règle du 3-6-9-12 : pas d'écran avant 3 ans, pas d'appareil personnel avant 6 ans, initiation encadrée aux outils créatifs entre 6 et 9 ans, apprentissage des règles d'internet entre 9 et 12 ans, autonomie surveillée après 12 ans. Le principe qui sous-tend cette progression tient en trois mots : accompagner, alterner, autoréguler.

Aux États-Unis, le psychologue Jonathan Haidt (The Anxious Generation, 2024) défend une logique comparable : il recommande un smartphone « par étapes », un téléphone basique d'abord, un smartphone complet plus tard, et soutient le mouvement collectif Wait Until 8th, où des parents s'engagent ensemble à retarder l'accès au smartphone au moins jusqu'à la fin du collège.

Une progression, pas un précipice

Aucune de ces approches ne prétend interdire la technologie. Elles proposent la même chose que le doudou proposait déjà : une progression, pas un précipice. Le smartphone n'est pas le problème en soi, le problème, c'est de le donner comme premier et unique objet, sans les marches qui apprenaient auparavant à un enfant comment être seul avec un objet, comment gérer un temps, comment garder une part de lui-même hors du regard des autres.

La question à se poser n'est donc pas seulement « à quel âge ? » mais « par quelles étapes ? ». Redonner à l'enfance sa constellation d'objets intermédiaires, même sous une forme actualisée, c'est redonner aux enfants ce dont ils ont toujours eu besoin : le temps d'apprendre à passer d'un monde à l'autre.

Sources
  • Winnicott, D. (1953). Transitional Objects and Transitional Phenomena. International Journal of Psychoanalysis, 34, 89 à 97.
  • OPEN, Observatoire de la Parentalité et de l'Éducation Numérique, étude, octobre 2024.
  • Serge Tisseron, règle 3-6-9-12
  • Jonathan Haidt, The Anxious Generation, 2024.